Certaines nouvelles passent pour un simple fait divers local : un syndicat, des salariés qui protestent, quelques articles dans la presse régionale. Ce qui se passe aujourd’hui à Sésame Autisme Normandie, à Saint-Victor-l’Abbaye (Seine-Maritime), n’a pourtant rien d’anecdotique. Quand l’équipe de cette structure dénonce une rémunération conventionnelle inférieure au SMIC, ce n’est pas une statistique abstraite, mais une réalité vécue par des milliers de travailleurs du secteur médico-social.
Une colère qui ne vient pas de nulle part
Kévin Viandier, porte-parole des salariés, le dit clairement : leur mécontentement ne vise pas l’employeur, mais l’État. Cette précision est essentielle. Les associations ne décident pas seules de leurs grilles salariales. Lorsqu’elles appliquent la Convention collective nationale du 15 mars 1966 (CCN 66), elles dépendent d’accords de branche validés par les pouvoirs publics.
Le problème ? La valeur du point de la CCN 66 n’a suivi ni l’inflation ni l’évolution du salaire minimum. Fixée à 3,93 € dans les établissements appliquant la recommandation patronale de Nexem [1], elle n’a pas bougé depuis juillet 2022. Pendant ce temps, le SMIC est passé de 1 678,95 € brut mensuels à cette date à 1 867,02 € au 1er juin 2026 [2], soit une hausse de plus de 11 %. La valeur du point, elle, reste figée.
Cette mécanique produit des situations absurdes : des rémunérations calculées selon la grille officielle tombent sous le seuil légal. L’employeur doit alors verser une indemnité différentielle pour atteindre le SMIC. Ce rattrapage par le bas ne rend pas la grille plus juste ; il prouve simplement que le minimum légal absorbe peu à peu les salaires conventionnels.
Le phénomène touche des intervenants qualifiés. Kévin Viandier rappelle qu’en 2003, un débutant gagnait environ 200 € de plus que le SMIC. Aujourd’hui, à diplôme et échelon équivalents, certains affichent un brut théorique inférieur de 95 € au minimum légal avant ajustement.
En deux décennies, le rapport s’est inversé : ce n’est plus un simple ajustement comptable, mais un véritable déclassement. Au lieu de progresser grâce à leurs compétences et à leur ancienneté, ces professionnels voient leur niveau de vie s’écraser sur le plancher salarial. Parler de « 95 euros sous le SMIC » est donc réducteur : le vrai problème est la dévalorisation continue des carrières de l’accompagnement social.
Le vrai point de blocage : une Convention Collective Unique en panne
Si les grilles sont gelées depuis 2021, ce n’est pas un hasard administratif : c’est la conséquence directe des négociations en cours sur la future Convention Collective Unique Étendue (CCUE), censée fusionner les conventions CCN 66 et Convention Collective Nationale du 31 octobre 1951 (CCN 51. Ces discussions, engagées depuis plusieurs années entre partenaires sociaux et pouvoirs publics, n’avancent pas, faute d’une enveloppe budgétaire dédiée que l’État tarde à débloquer [3]. Tant que cette convention unique n’est pas bouclée, les grilles salariales existantes restent figées, prises en otage par un chantier qui traîne.
L’enjeu dépasse très largement le cas normand : cette convention concernerait, à l’échelle nationale, environ 500 000 salariés du secteur privé et 700 000 agents du secteur public. Le blocage budgétaire qui paralyse la CCUE ne pénalise donc pas seulement une poignée d’établissements : il fige les perspectives salariales de plus d’1,2 million de professionnels de l’accompagnement social et médico-social.
Et la prime Ségur ?
L’accord du 4 juin 2024 a étendu l’indemnité Ségur aux salariés du secteur privé non lucratif, qui en étaient jusque-là exclus [4] — une revalorisation qu’il serait malhonnête d’ignorer. Pour les bénéficiaires, elle représente 238 € brut par mois, soit environ 183 € net. Celle-ci est toutefois susceptible d’être révisée ou supprimée par le gouvernement. Mais cette prime n’améliore que le revenu mensuel : elle ne touche ni à la valeur du point ni aux grilles de progression.
Les sénateurs de la droite et du centre ont voté contre
Face à cette crise, des élus ont tenté de faire bouger les lignes par la loi. Le 1er avril 2025, la sénatrice Annie Le Houérou (groupe Socialiste, Écologiste et Républicain) a déposé au Sénat une proposition de loi « visant à revaloriser les métiers du travail social », déposée le même jour à l’Assemblée nationale par le député Arthur Delaporte [5]. Le texte prévoyait notamment un relèvement ciblé des bas salaires du secteur et l’obligation, pour les partenaires sociaux, d’ouvrir des négociations sur les salaires minima hiérarchiques.
Rejetée en commission des affaires sociales du Sénat en décembre 2025, la proposition de loi a finalement été examinée en séance publique le 7 janvier 2026. Le scrutin a été sans appel sur le cœur du texte : l’article 1er, qui portait la revalorisation salariale, a été rejeté par 226 voix contre 112, de même que les articles 2 et 3 [6]. Le clivage a été net : les sénateurs de gauche et écologistes (socialistes, communistes, écologistes, et la majorité du groupe RDSE) ont voté pour, tandis que ceux du centre et de la droite (Les Républicains, Union Centriste, Les Indépendants, groupe macroniste RDPI) ont voté contre, quasiment sans exception [6].
Malgré ce rejet du volet salarial, le Sénat a fini par adopter le texte, mais vidé de sa substance financière : seuls les articles 4 et 5, consacrés aux conditions de travail et de formation, ont été conservés ; les articles 1, 2 et 3 ont tous été supprimés [5]. Le texte a ensuite été transmis à l’Assemblée nationale pour une première lecture, sans qu’un vote en séance publique n’y ait encore eu lieu à ce jour.
Ce vote illustre, à l’échelle parlementaire, le même blocage que celui des négociations de branche : un accord de principe sur la nécessité d’améliorer les conditions de travail, mais une fracture nette dès qu’il s’agit d’y mettre les moyens.
Un métier, pas une vocation à sens unique
Ce travail ne relève pas de la pure charité. C’est une profession qualifiée, technique, exigeante et humainement éprouvante. Accompagnants éducatifs et sociaux (AES), moniteurs-éducateurs ou éducateurs spécialisés travaillent avec des publics en situation de handicap, gèrent des crises, sont parfois confrontés à la violence, bâtissent des projets éducatifs et soutiennent les familles. Le quotidien implique souvent des horaires décalés, des gardes le week-end, une lourde fatigue émotionnelle et physique, ainsi qu’une responsabilité constante.
Vingt-trois ans de fidélité, et toujours devoir se battre
Beaucoup restent par conviction. Ils pallient les manques institutionnels par leur énergie personnelle : ils prennent des responsabilités, forment les recrues et demeurent auprès des usagers pour ne pas les abandonner.
Kévin Viandier travaille depuis vingt-trois ans dans le même établissement, fidèle à une équipe et aux personnes accompagnées. Le voilà pourtant contraint de se mobiliser pour dénoncer des conditions financières devenues inacceptables. L’incohérence est manifeste : on exige davantage d’expérience et de qualification, mais le système refuse de les traduire dans la paie.
Une mobilisation générale
Cette protestation n’a rien de corporatiste : elle conditionne la qualité de l’accompagnement. Un secteur qui peine à recruter, perd ses cadres expérimentés et use ses équipes finit par fragiliser les usagers eux-mêmes. L’enjeu dépasse la fiche de paie : il touche à l’attractivité des filières, à la transmission du savoir-faire et au respect des personnes accompagnées.
Cette lutte mérite un soutien franc. Elle interroge nos choix de société : nous proclamons notre attachement à l’inclusion et à la dignité, mais ces discours doivent enfin se traduire sur les fiches de paie.
La dette envers le secteur
Si le Ségur a apporté une bouffée d’air, il masque mal un problème structurel. Une prime ne remplace pas une refonte des grilles. Le SMIC ne doit pas devenir le plafond de verre des professions qualifiées, et l’ancienneté doit retrouver du sens. Il ne s’agit plus seulement d’empêcher un salaire de passer sous le seuil légal, mais de comprendre pourquoi les grilles conventionnelles se sont effondrées sur le minimum alors que les exigences professionnelles augmentent.
Il est temps de revaloriser les coefficients, de rémunérer l’expérience et d’allouer au secteur des moyens à la hauteur de ses missions. L’engagement des équipes n’est pas une ressource inépuisable : derrière chaque intervenant se trouve un travailleur qui doit pouvoir vivre dignement de son activité. Prendre soin des plus fragiles ne peut reposer éternellement sur le sacrifice financier de ceux qui les épaulent.
La France a une dette envers ses éducateurs. Elle ne se réglera pas avec des mots, mais avec des actes, des budgets et des salaires décents.
Aux députés de s’en saisir. Vite.
Vous soutenez cette mobilisation ? Signez et partagez la pétition citoyenne :
Notes :
- Nexem, Note d’application de la recommandation patronale du 23 novembre 2022 : la valeur du point CCN 66 passe de 3,82 € à 3,93 €, rétroactivement au 1er juillet 2022. nexem.fr
- Montants du SMIC : 1 678,95 € en juillet 2022 ; 1 867,02 € au 1er juin 2026. legisocial.fr
- Question écrite n°4487, « Conventions collectives médico-sociales : halte à la smicardisation ! », Assemblée nationale, questions.assemblee-nationale.fr ; voir aussi le rapport n°228 (2025-2026) de Mme Émilienne Poumirol au nom de la commission des affaires sociales du Sénat sur les négociations de la convention collective unique étendue (CCUE), senat.fr
- Accord du 4 juin 2024 relatif à l’extension du Ségur dans le secteur sanitaire, social et médico-social privé à but non lucratif, agréé le 20 juin 2024. banquedesterritoires.fr
- Dossier législatif de la proposition de loi n°501 (2024-2025) visant à revaloriser les métiers du travail social, senat.fr ; texte n°38 (2025-2026) adopté par le Sénat le 7 janvier 2026, senat.fr
- Scrutins publics n°141, n°142 et n°143, séance du 7 janvier 2026, sur les articles 1er, 2 et 3 de la proposition de loi visant à revaloriser les métiers du travail social, senat.fr/scrutin-public
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