
Imaginez Léon Blum dire en 1930 : « Il n’y aura jamais d’accord avec Maurice Thorez. » Jamais le Front populaire n’aurait vu le jour. Jamais la France n’aurait connu les deux premières semaines de congés payés, la semaine de 40 heures ou la signature des accords de Matignon. Et pourtant, le contentieux entre le PCF et la SFIO n’était pas moindre. En 1930, L’Humanité qualifiait Blum de « grande coquette prise de tortillements freudiens », de « petit chéri de la bourgeoisie », de « reptile », ou encore de « personnage bizarre, louche et équivoque ». En 1933, le journal fustigeait ses « relations intimes avec la haute finance et l’aristocratie ». Pourtant, face au danger fasciste et sous la pression de leur base, les deux partis s’allièrent en 1936.
Quatre-vingts dix ans plus tard, Raphaël Glucksmann, qui lance sa candidature à la présidentielle — ou du moins à la primaire PS / Place publique dans un premier temps —, formule la question centrale : « Va-t-on offrir notre pays à Mme Le Pen et à l’extrême droite ? » Sa réponse claque : « Chassons l’esprit de défaite, nous pouvons gagner ! »
Mais cette dynamique s’accompagne d’une ligne d’exclusion : « Si je gagne cette primaire, il n’y aura plus jamais d’accord avec Jean-Luc Mélenchon. »
Que Glucksmann sorte victorieux de cette primaire — lui qui n’en voulait pas à la base — n’est pas garanti. Son positionnement, bien plus modéré que le programme du Nouveau Front Populaire, représente un défi tactique pour rassembler la base militante et franchir le cap du premier tour.
Pendant ce temps, La France insoumise fait une démonstration de force à Châteauneuf-sur-Isère lors de ses universités d’été. Le triomphalisme y domine, comme le résume Manuel Bompard : « Écoutez la foule : on est passés de “Résistance” à “On va gagner”. Les gens ont le sentiment que les planètes sont alignées. »
Un nouveau Jean-Luc Mélenchon se dessine : tout en se montrant détaché de ses anciens partenaires des dernières élections législatives, il se montre ouvert aux Écologistes, à condition qu’ils se hâtent de le soutenir. En ciblant en priorité l’électorat et les thématiques écologistes, qu’il défend depuis de nombreuses années, il cherche à contourner les réticences des états-majors des autres forces de gauche.
Pris entre les sollicitations insoumises et la recherche d’une union large, Les Écologistes tentent de préserver des ponts avec l’ensemble des forces de gauche tout en évitant d’être absorbés par le pôle insoumis. À noter que L’Après (L’Alliance pour une République écologique et sociale) de Clémentine Autain a accepté la proposition de rencontre formulée par Marine Tondelier pour chercher à bâtir un consensus à gauche en vue de la présidentielle
Désormais séparé de LFI et siégeant au sein du groupe Écologiste et Social, François Ruffin (Debout !) rappelle l’urgence de s’adresser aux classes populaires et au monde du travail plutôt que de s’enfermer dans des querelles d’appareil. Il met régulièrement en garde contre l’impasse d’une gauche fragmentée.
Refusant de s’aligner sur des ultimatums et très critique envers toute logique d’hégémonie, le Parti communiste français défend une démarche unitaire équilibrée, fidèle à la mémoire des rassemblements populaires, autour très probablement de la candidature de Fabien Roussel (2,28% en 2022).
Ni les tenants de la ligne d’exclusion ni les partisans de l’hégémonie ne semblent intégrer l’impératif mathématique : pour accéder puis s’imposer au second tour de la présidentielle, le report croisé entre l’électorat insoumis et l’électorat socialiste, écologique ou social-démocrate restera incontournable.
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