
Quand j’entends Mon père était tellement de gauche des Fatals Picards, je ne peux m’empêcher de penser à lui. Pas parce qu’il aurait apprécié leur humour potache ou leur ironie décalée, mais parce que chaque couplet résonne comme un écho de sa vie d’ouvrier, de ses combats silencieux, et de cette phrase qu’il m’a transmise en héritage politique : « On n’a pas les moyens d’être de droite ».
Mon père n’était ni un militant encarté, ni un idéologue de salon. C’était un homme de terrain, un ouvrier pour qui la gauche n’était pas une option politique ou une posture intellectuelle, mais une nécessité vitale — une affaire de dignité et de survie face à l’arrogance des puissants.
« On ne choisit pas son enfance, on m’a pas laissé être droitier / Mon père m’emmenait jamais au square, mais au réunion d’comité »
Il ne m’a jamais emmené à des meetings, mais il m’a appris que la gauche était notre territoire moral. Il ne me parlait pas de Marx, mais de Pierre Bérégovoy — parce que Bérégovoy était « l’un des siens », un tourneur-ajusteur-fraiseur comme lui. Pour mon père, les victoires de la gauche — la retraite à 60 ans, la cinquième semaine de congés payés, les 35 heures… — étaient des conquêtes concrètes qui avaient changé la vie des travailleurs comme lui.
« Mon père était tellement de gauche qu’on habitait rue Jean Jaurès / En face du square Maurice Thorez avant d’aller vivre à Montrouge »
Nous, c’était Ézy-sur-Eure, loin des boulevards aux noms de leaders communistes. Sa loyauté politique ne reposait pas sur une doctrine, mais sur ses racines : l’héritage de Siméon, son oncle, résistant communiste, cette « tête brûlée » en bleu de travail qui ne pliait devant personne. Il gardait aussi avec nostalgie le Front populaire de 1936, ce moment où l’unité ouvrière avait forcé le patronat à reculer, avec notamment la conquête des premiers congés payés.
« Devant la statue de Lénine, pour nous c’était le grand frisson… »
Il n’a jamais mis les pieds en Russie, mais il a connu le vrai froid : celui des hivers de son enfance à L’Habit, dans cette maison aux pavés rouges où les vitres gelaient de l’intérieur. Il me racontait l’histoire de la brique chaude que sa mère glissait au fond du lit pour tromper le gel. Il livrait ces souvenirs d’une voix neutre, sans une once de plainte, comme une évidence. La gauche, pour lui, c’était l’espoir d’un rempart contre cette précarité-là.
« Mon père était tellement de gauche que quand est tombé l’mur de Berlin / Il est parti chez Casto’ pour acheter des parpaings »
Il ne commentait pas la géopolitique. Il croyait au concret : un toit, un jardin, le travail. Homme manuel, il savait réparer, construire de ses mains. Sa dignité passait par sa capacité à subvenir aux besoins des siens par son labeur. Face au vide affectif et à la dureté de son propre père, il avait choisi le travail comme une revanche, s’usant à la tâche pour bâtir des murs assez épais pour que le froid de son enfance ne traverse pas les générations.
« On mangeait des Lenin’s burger… la viande elle était en option »
Son rapport au monde restait marqué par la frugalité de cette enfance rurale d’après-guerre, où une mandarine à Noël tenait lieu de cadeau. Sa gauche à lui, c’était celle qui permettait d’accéder à la sécurité matérielle — celle qui faisait en sorte que moi, son fils unique, ne manque de rien. Il me disait qu’il avait « toujours mieux vécu quand la gauche était au pouvoir ».
« On achetait du coca Kolkose… ça devait soigner la silicose, on s’en servait pour désherber »
Cette strophe ironique me rappelle son potager et son bidon de glyphosate. Pour lui, le glyphosate n’était pas un poison. C’était un outil qui lui évitait des heures de travail supplémentaire au jardin. Il n’aimait pas les donneurs de leçons environnementales : il préférait l’efficacité immédiate, celle qui économisait ses forces. L’amiante logée dans ses poumons et ses problèmes d’audition étaient les preuves tangibles de cette violence industrielle qu’il avait subie en silence.
« Mon père était tellement de gauche, qu’en 81 il croyait qu’ça changerait… »
En mai 1981, il y a cru. C’était la promesse historique que les ouvriers auraient enfin une voix au sommet de l’État. Je me souviens de son attachement indéfectible à François Mitterrand : il écoutait ses vœux présidentiels avec une solennité presque religieuse, m’imposant un silence absolu le soir du 31 décembre 1994 pour entendre parler des « forces de l’esprit » de celui qu’il appelait affectueusement « Tonton ». Le vote était pour lui un devoir sacré, une rigueur citoyenne qu’il n’aurait manquée pour rien au monde.
« Les copains s’foutaient d’moi tout l’temps… car j’avais les lunettes de Brejnev… »
Je n’avais pas les lunettes de Brejnev, mais j’ai grandi avec ce décalage social douloureux, ce fossé invisible que Annie Ernaux a si bien décrit dans La Place. En faisant des études, en partant vers le monde des mots, des livres et de l’analyse clinique, je m’éloignais de son univers des choses, du faire, de la vie d’ouvrier. Ce fossé se mesurait, le soir devant la télévision, entre ses films de Bourvil ou de Funès et mes lectures « intellectuelles ». Ma petite ascension sociale, pour laquelle il avait pourtant tant œuvré, avait paradoxalement creusé une distance entre nous.
Dans cette chanson, la gauche s’incarne dans des références, des objets et des postures parfois absurdes. Celle de mon père n’avait rien d’idéologique. Elle se révélait dans les actes ordinaires, dans cette façon de prendre soin des siens sans jamais en parler. Derrière cet homme de plus de 120 kilos, dont les mains portaient les traces du travail, vivait une tendresse profondément pudique. C’est elle qui lui faisait organiser une fête surprise pour ses vingt-cinq ans de mariage ou me confier, à l’adolescence : « Si jamais tu venais à mourir, la vie n’aurait plus aucun sens pour moi… »
En août 2018, son corps usé a fini par dire stop. Ma main dans la sienne, j’ai senti sa chaleur s’éteindre. Jusqu’au bout, il aura gardé cette dignité d’ouvrier qui refuse de se plaindre ou de plier. Ses derniers mots, avant de sombrer dans le coma, ne furent pas politiques, mais pour ses petits-enfants : « Qu’ils soient heureux et qu’ils aient une belle vie ».
Écrire sur lui aujourd’hui n’est pas un acte de nostalgie, mais un acte de combat : utiliser les mots qu’il n’avait pas pour transformer son silence en présence éternelle, et faire de sa vie de labeur un témoignage intemporel.
En 2025, j’ai emmené mon fils Nolan à un concert des Fatals Picards à Sotteville-lès-Rouen. Une salle comble, une ambiance bon enfant, des rires, des bières renversées. Et puis ils ont joué Mon père était tellement de gauche.
Je n’ai pas ri.
J’ai pleuré.
Ce soir-là, en les entendant chanter « Quand il est parti, la gauche est partie avec lui », j’ai compris pourquoi je pleurais.
Bonne fête, Papa.
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