« On n’a pas les moyens d’être de droite » : La naissance volée

Voici un nouvel extrait de mon livre à venir « On n’a pas les moyens d’être de droite » :

Cette impossibilité d’échapper à l’usine, mon père l’a porté en lui le jour même de ma naissance. Mon histoire personnelle et sa vie de travailleur se sont nouées le 3 Juin 1980. Quelques heures avant ma naissance, il avait accompagné ma mère à l’hôpital d’Évreux. On lui avait dit que je n’arriverais pas tout de suite ; la mécanique de l’accouchement réclamait du temps, un luxe que l’horloge de l’usine ne lui accordait pas. Alors, fidèle à sa ligne de conduite, il était reparti travailler. Il est retourné s’enfermer au milieu des bruits de ferraille et de la mécanique de précision. C’est ainsi qu’il a manqué ma naissance. Les machines ont continué de tourner, et mon premier souffle s’est fait sans son regard.

Lorsqu’un peu plus tard son patron a appris qu’il avait eu un garçon, il l’a félicité. C’était un employeur qui, dans la mythologie de mon père, « payait bien » par rapport aux autres usines du coin. Cette remarque, qu’il me répétera souvent, disait tout de sa condition. Pour lui, la bonté d’un patron ne se mesurait pas à l’humanité qu’il accordait — puisqu’il avait fallu abandonner sa femme prête à accoucher pour sauver sa journée —, mais à la justesse de la paie. Un « bon patron », c’était celui qui achetait votre temps au juste prix, sans fioritures. Un garçon était né, la lignée était assurée, et la prime de présence n’était pas amputée. Le contrat social de son existence était respecté.

 

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