Voici un extrait de mon livre à paraître « On n’a pas les moyens d’être de droite ». Dans ce chapitre, je replonge dans les souvenirs de mon père, cet ouvrier pour qui le football était bien plus qu’un simple sport. C’était un art de la précision, une quête de justice sociale où les « petits » font trembler les « grands ». Il m’a transmis cette passion pure et exigeante du beau jeu. Une histoire de transmission, de nostalgie, et de ces rendez-vous manqués qui laissent des regrets silencieux…
Mon père m’a transmis sa passion du but. Une passion singulière, dépouillée de tout chauvinisme : ce n’était pas forcément celle d’un club en particulier, non, son amour du jeu était plus pur. Il aimait par-dessus tout voir les « petits » battre les gros, savourant ces instants rares où la hiérarchie établie s’effondrait sur la pelouse, où le déterminisme social et économique pliait, le temps d’un match, devant l’audace et l’effort collectif. C’était sa manière, peut-être, de voir une justice s’accomplir là où la vie ordinaire ne la laissait jamais s’exprimer. Et, de façon assidue, presque solennelle, il supportait l’équipe de France. Les Bleus incarnaient pour lui un idéal commun, un maillot sous lequel se rassemblaient les espoirs d’une nation entière.
Pourtant, cet amour inconditionnel n’avait rien d’une admiration aveugle. Quand le match commençait, le puriste reprenait le dessus : il ne supportait pas de voir l’équipe qu’il soutenait mal jouer. Devant l’écran, il devenait un spectateur exigeant, râlant à la moindre passe manquée, s’agaçant d’un contrôle approximatif ou d’un but loupé qui venait gâcher une belle action. Pour lui, le football était un art de la précision, et le gâchis technique lui était insupportable.
À travers les récits qu’il me faisait, il a ouvert pour moi un grand livre d’histoire populaire, peuplé de figures mythiques et de tragédies en vert ou en bleu. Il me racontait Just Fontaine et ses treize buts légendaires lors de la Coupe du monde 1958 en Suède, un record qui tient toujours.
Puis venait l’épopée de Saint-Étienne en 1976. Dans sa bouche, la finale de la Coupe des Clubs Champions face au Bayern Munich, perdue un à zéro par les Verts, prenait des accents de tragédie grecque. Il y avait ce détail crucial, devenu un morceau de l’histoire du foot en France : les fameux poteaux carrés du stade de Glasgow. Si les poteaux avaient été ronds, les tirs de Dominique Bathenay et Jacques Santini seraient entrés, l’histoire aurait été inversée. Pour lui, ces angles droits incarnaient l’injustice aveugle du sort, cette fatalité contre laquelle les hommes les plus courageux viennent parfois se briser. Saint-Étienne, c’était l’équipe du peuple, celle des ouvriers, et leur défaite face au géant bavarois résonnait en lui probablement comme un écho trop familier de la réalité sociale.
La blessure la plus vive restait pourtant Séville, ce funeste 8 juillet 1982. Le match France-Allemagne en demi-finale de la Coupe du monde. Il m’évoquait ce traumatisme avec une colère encore intacte, dénonçant l’effroyable injustice de cette soirée. L’agression sauvage du gardien allemand Harald Schumacher sur Patrick Battiston, lancé seul vers le but. Battiston assommé, évacué sur une civière, ayant perdu des dents au passage, tandis que l’arbitre ne sifflait même pas faute. Pour mon père, ce moment dépassait le cadre du sport ; c’était l’incarnation absolue de la brutalité impunie, le triomphe de la force cynique sur le talent et l’honnêteté.
Heureusement, l’histoire savait aussi offrir des rédemptions. Deux ans plus tard, ce fut l’épopée de Platini et des Bleus lors de l’Euro 84. La France gagnait enfin, sur son sol, son premier grand titre international. Il décrivait le carré magique — Michel Platini, Alain Giresse, Jean Tigana, Luis Fernandez —, cette harmonie parfaite, ce football de mouvement et d’intelligence qui balayait tout sur son passage. Platini était le héros de cette France qui osait enfin lever la tête et s’extirper de la mélancolie des défaites magnifiques. Il devait être fier de voir François Mitterrand remettre ce trophée à Platini.
En 1986, au Mexique, il y eut ce quart de finale grandiose contre le Brésil. Un match d’anthologie disputé sous la chaleur écrasante de Guadalajara, un sommet du football et d’émotion conclu par la séance des tirs au but. Mon père vibrait encore au souvenir des arrêts héroïques du gardien Joël Bats, qui avait repoussé les assauts des magiciens brésiliens pour hisser la France dans le dernier carré.
Je me rappelle aussi de ses yeux qui brillaient littéralement devant les « papinades » de Jean-Pierre Papin. Que ce soit sous le maillot de l’Olympique de Marseille ou celui de l’équipe de France, ces retournées acrobatiques impossibles, instinctives, spectaculaires, fascinaient l’ouvrier. Papin incarnait le geste parfait, la beauté née de la répétition obstinée du travail à l’entraînement, une efficacité qui parlait directement à son cœur.
Il avait semé la graine en moi. Par la suite, j’ai construit moi-même mes propres souvenirs du football. Cet héritage-là, je cherche à mon tour à le transmettre à mes enfants.
Peu de temps avant sa mort, est venue la finale de la Coupe du monde, le 15 juillet 2018. La France affrontait la Croatie à Moscou. J’ai hésité à aller voir le match avec lui. Après tout, ce n’est pas tous les jours que la France accède à une finale mondiale, et c’eût été l’occasion de partager un grand moment de football avec lui. Mais l’insouciance du moment l’a emporté. J’avais finalement opté pour regarder le match avec des copains, préférant les cris, la bière partagée et la liesse collective. La France a gagné, décrochant sa deuxième étoile. Lui, il a regardé le match sur son petit écran, dans le silence de sa maison d’Ézy-sur-Eure. Je ne saurai jamais ce qu’il a ressenti ce soir-là, si ses yeux ont brillé une dernière fois pour les Bleus devant cette belle victoire 4-2. Je l’imagine râler sur la grossière erreur de Hugo Lloris sur le deuxième but des croates.
Quarante et un jours plus tard, il nous quittait. Ce rendez-vous manqué, cette finale partagée avec d’autres plutôt qu’avec lui, s’est transformé en un regret silencieux. Cela me rappelle, cruellement, que le temps des transmissions n’est pas éternel.
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